Changement climatique et industrie pharmaceutique : des risques majeurs dans la chaîne de valeur… et une opportunité stratégique grâce à l’agriculture régénérative

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Publié par
Etienne Duclos
le
6/1/2026

Changement climatique et industrie pharmaceutique : des risques majeurs dans la chaîne de valeur… et une opportunité stratégique grâce à l’agriculture régénérative

Le changement climatique n’est plus une menace lointaine : il redessine dès aujourd’hui les règles du commerce mondial, impacte les flux d’approvisionnement et fragilise des secteurs entiers. Pour l’industrie pharmaceutique, la vulnérabilité est particulièrement forte, car la production de médicaments et de solutions de santé dépend d’une chaîne de valeur complexe, mondialisée et souvent exposée à des zones à risque climatique. Sécheresses, inondations, canicules extrêmes, mais aussi évolution des réglementations et tensions géopolitiques viennent bouleverser la sécurité des approvisionnements. Pourtant, derrière ce constat préoccupant se cache aussi une formidable opportunité : celle de transformer ces risques en leviers d’innovation et de résilience, en intégrant l’agriculture régénérative dans la stratégie climat des entreprises pharmaceutiques.

Le changement climatique : un risque stratégique pour la pharmacie mondiale

L’industrie pharmaceutique repose sur un maillage international de fournisseurs, fabricants et distributeurs. Une grande partie des principes actifs, excipients et ingrédients utilisés dans les formulations provient de zones géographiques sensibles aux aléas climatiques. Les plantes médicinales, par exemple, sont souvent cultivées dans des régions tropicales ou subtropicales, où l’intensification des phénomènes météorologiques extrêmes menace directement les récoltes. Même des ingrédients considérés comme secondaires, tels que les excipients à base d’amidon ou certains composés d’origine végétale, dépendent de productions agricoles soumises à des cycles de plus en plus instables.

Les sécheresses prolongées réduisent les rendements et augmentent la concentration de certaines substances indésirables dans les matières premières, ce qui complique les processus de purification. Les inondations, elles, peuvent détruire des récoltes entières et rendre inaccessibles les zones de production pendant plusieurs semaines. Les canicules prolongées posent quant à elles un double problème : elles perturbent la production industrielle qui nécessite un strict contrôle des températures et elles compliquent le transport des médicaments thermosensibles, déjà contraint par des normes logistiques très strictes.

Au-delà de ces impacts directs, il faut aussi considérer les effets indirects : augmentation du coût des assurances, volatilité des prix des matières premières, tensions sur les marchés internationaux, voire blocages réglementaires lorsque certaines zones de production ne peuvent plus garantir des standards de qualité ou de traçabilité.

Un environnement réglementaire qui change la donne

Depuis quelques années, la réglementation s’est nettement durcie, en Europe comme dans le reste du monde. La directive européenne CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) impose aux grandes entreprises de publier des rapports détaillés sur leurs risques climatiques, leurs émissions de gaz à effet de serre et leur stratégie d’adaptation. Cette obligation ne concerne pas seulement les opérations directes (scope 1 et scope 2), mais également l’ensemble de la chaîne de valeur, via le scope 3, qui englobe les matières premières, les emballages, la logistique et même l’usage final des produits.

Pour les laboratoires pharmaceutiques, cela signifie une obligation accrue de cartographier précisément leurs sources d’approvisionnement et d’évaluer leur exposition aux aléas climatiques. Les investisseurs et actionnaires, de plus en plus sensibles aux critères ESG, demandent également des preuves tangibles de résilience climatique. À cela s’ajoute la montée en puissance des initiatives comme le SBTi (Science Based Targets initiative), qui pousse les entreprises à s’engager sur des trajectoires de réduction d’émissions compatibles avec l’Accord de Paris.

Ce durcissement réglementaire ne doit pas être vu comme une contrainte purement administrative : il représente aussi une occasion d’intégrer l’adaptation et la résilience au cœur de la stratégie d’entreprise, en transformant les approvisionnements agricoles à risque en chaînes d’approvisionnement durables et sécurisées.

L’agriculture régénérative : un levier de résilience pour la supply chain pharmaceutique

L’agriculture régénérative repose sur un ensemble de pratiques agricoles visant à restaurer la santé des sols, améliorer la biodiversité, optimiser la gestion de l’eau et augmenter la capacité des écosystèmes à stocker du carbone. Contrairement à l’agriculture conventionnelle, qui peut épuiser les sols et accroître leur vulnérabilité aux aléas climatiques, l’agriculture régénérative construit des systèmes plus résilients, capables de maintenir des rendements stables même en conditions météorologiques difficiles.

Pour l’industrie pharmaceutique, qui dépend fortement de cultures spécialisées et parfois rares, l’intérêt est évident. Des filières végétales cultivées de manière régénérative sont moins sensibles aux chocs climatiques, car elles s’appuient sur des sols plus vivants, capables de retenir l’eau lors des sécheresses et de drainer efficacement lors des pluies intenses. De plus, ces pratiques favorisent une plus grande diversité variétale, réduisant ainsi le risque de dépendance à une seule espèce ou à une seule zone géographique.

Au-delà de la sécurisation des volumes, l’agriculture régénérative permet d’améliorer la qualité des matières premières. Les plantes cultivées dans des sols riches en matière organique présentent souvent une meilleure concentration en principes actifs, réduisant la variabilité des lots et facilitant le contrôle qualité.

Intégrer l’agriculture régénérative dans la stratégie climat pharma

La première étape consiste à réaliser une cartographie détaillée des matières premières critiques utilisées dans les produits et exposées à un risque climatique. Cela implique d’identifier non seulement les cultures directement utilisées dans la formulation des médicaments (plantes médicinales, excipients d’origine végétale), mais aussi les matières premières indirectes, comme certains ingrédients alimentaires dans la nutrition santé.

Une fois ces matières premières identifiées, l’entreprise peut engager un dialogue structuré avec ses fournisseurs pour évaluer la faisabilité d’une transition vers des pratiques régénératives. Cela peut prendre la forme de contrats à long terme, offrant aux producteurs la sécurité nécessaire pour investir dans de nouvelles pratiques, ou de partenariats avec des organisations spécialisées dans le développement de projets agricoles bas carbone.

Le financement de cette transition peut s’appuyer sur plusieurs leviers : contribution carbone volontaire, investissement direct dans des projets pilotes, intégration des surcoûts de production régénérative dans les prix d’achat négociés. Dans tous les cas, l’objectif est de créer une relation gagnant-gagnant : l’entreprise sécurise son approvisionnement et réduit son exposition au risque climatique, tandis que les producteurs bénéficient d’un revenu plus stable et de pratiques agricoles plus durables.

Enfin, la mise en place d’indicateurs de suivi est essentielle pour mesurer les bénéfices réels de la démarche. Cela inclut le suivi des émissions évitées ou du carbone stocké, mais aussi des indicateurs de résilience : évolution des rendements, stabilité des approvisionnements, qualité des matières premières, amélioration de la biodiversité locale.

Des exemples inspirants pour la santé et la nutrition

Certaines entreprises de santé et de nutrition ont déjà intégré l’agriculture régénérative dans leur chaîne d’approvisionnement avec succès. Des fabricants de compléments alimentaires à base de plantes travaillent désormais directement avec des coopératives agricoles locales pour introduire des rotations de cultures diversifiées, réduire l’usage d’intrants chimiques et restaurer les sols. Résultat : des matières premières de meilleure qualité, des volumes sécurisés malgré des conditions météo extrêmes, et une image de marque renforcée auprès des consommateurs et des investisseurs.

D’autres acteurs, plus en amont, ont investi dans des programmes de recherche pour développer des variétés végétales adaptées aux pratiques régénératives et aux nouvelles conditions climatiques. Cette approche, bien que nécessitant un engagement initial important, se traduit à moyen terme par une résilience accrue et une réduction des coûts liés aux perturbations d’approvisionnement.

Transformer un risque en avantage compétitif

Pour les décideurs du secteur pharmaceutique, le changement climatique est à la fois un risque et une opportunité. Ignorer les impacts sur la chaîne de valeur expose à des ruptures d’approvisionnement, des hausses de coûts et une pression réglementaire accrue. En revanche, anticiper ces risques en intégrant l’agriculture régénérative dans la stratégie climat permet non seulement de sécuriser l’activité, mais aussi de se positionner comme un acteur innovant et responsable, capable de répondre aux attentes croissantes en matière de durabilité.

En s’engageant dès aujourd’hui dans cette transformation, les entreprises pharmaceutiques peuvent construire des chaînes d’approvisionnement plus solides, réduire leur empreinte carbone, améliorer la qualité de leurs matières premières et renforcer leur attractivité auprès des investisseurs, des talents et des patients. Dans un contexte où la résilience est devenue une composante clé de la compétitivité, l’agriculture régénérative apparaît comme un levier stratégique incontournable.

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